... c'est par leur "immensite" que les deux espaces: l'espace de l'intimité et l'espace du monde deviennent consonants. Quand s'approfondit la grande solitude de l'homme les deux immensités se touchent, se confondent.
Gaston Bachelard[1]

La «réalité virtuelle» se révèle à nous de jour en jour et, semble-t-il, non sans une certaine urgence. D'ores et déja, et de manière presque fulgurante, l'image numérique, dite de synthèse, fait surenchère à l'image saisie à même le réel par la photographie, le cinéma et la vidéo. Substituant la simulation virtuelle à la représentation analogique, les mondes mouvants et tridimensionnels de l'animation infographique font basculer nos notions de temps, d'espace et de lieu. L'expérience d'immersion dans un environnement virtuel, où le corps et ses déplacements jouent un rôle primordial, transforme en effet momentanément notre perception du réel en nous offrant l'illusion de pénétrer les images. Faut-il voir là une simple déroute des sens, l'Éphémère exercice d'une emprise sur la réalité, ou plutôt l'occasion d'explorer des perspectives insoupçonnées?

Depuis près de quinze ans déjà, Char Davies poursuit des recherches en arts visuels qui l'ont amenée à poser une problématique qui se trouve au cour même de l'éclosion d'une technologie virevoltante et en constante transformation: comment l'expérience d'immersion peut-elle devenir porteuse d'une intention artistique, et dans quelles conditions définit-elle un contenu expressif ou idéel?

Omose[2], oeuvre récente conçue et réalisée par Davies en collaboration avec Softimage dans le cadre de la Série Projet du Musée, arrive à point nommé pour conjurer les définitions par trop réductrices, limitées au seul champ de l'expérimentation technologique, et pour témoigner des avenues philosophiques et esthétiques qui s'ouvrent à ce nouveau médium.

D'emblée, l'installation convie le visiteur à une expérience interactive d'immersion au sein de la réalité virtuelle telle que rendue possible par la technologie numérique: d'une part, un casque de visualisation et d'écoute permet d'expérimenter l'environnement virtuel comme un espace tridimensionnel, à la fois visuel et sonore; d'autre part, une veste, munie de capteurs de position qui détectent les mouvements, crée une interaction un temps réel entre le corps et l'espace simulé. Mais là où l'approche de Davies s'inscrit en rupture par rapport aux méthodes courantes de contrôle et de domination qui caractérisent l'utilisation populaire des jeux interactifs, ou aux systèmes de simulation utilisés à des fins scientifiques, voire militaires, c'est dans le fait d'explorer et de développer un mode d'immersion et d'interactivité qui engage le corps tout entier dans une expérience subjective d'inter-relation avec l'environnement virtuel. Ainsi une respiration profonde, et des mouvements lents et subtils - en accord avec un état d'équilibre intérieur -, composent l'interface entre l'expérience intuitive de fusion avec la nature et la redécouverte du corps grâce à ce monde métaphorique[3].

Osmose nous plonge dans le parcours initiatique d'un univers poétique. Les territoires symboliques de cet environnement virtuel - forêt, clairière, feuille, ruisseau, étang, monde souterrain, abysse, etc.-, que traverse en toute intimité «l'immersant»[4], reconstituent et réhabilitent la nature comme lieu d'une spiritualité renouvelée. Selon Davies, la déprédation de la nature, qui caractérise historiquement la civilisation occidentale et contribue à en modeler les valeurs, a des répercussions irréversibles qu'il est impérieux d'endiguer: il y a les conséquences environnementales, mais surtout les effets psychologiques, en raison de notre perte de contact direct avec la nature. Osmose se veut un moyen de «résister» à cette dégénérescence et «d'agir contre l'appauvrissement biologique, écologique et spirituel croissant de notre ère». Cette quête d'une corres-pondance intime entre l'être et la nature afin de renouer avec les sources mêmes de notre existence constitue le fondement des préoccupations philosophiques que Davies explore avec acuité dans cette oeuvre nouvelle. Osmose tente d'abolir la dualité cartésienne entre le corps et l'esprit, entre l'univers subjectif et la réalité objective - dualité qui a façonné notre conception de la nature comme entité distincte et contribué à assujettir celle-ci à une exploitation éhontée par l'homme. En expérimentant avec originalité les ressources kinesthésiques du médium numérique, Davies cherche à restaurer des valeurs culturelles qui sont investies du désir de transcender cette dichotomie historique entre soi et la nature: entre notre entité physique, corporelle, et les forces vitales, fluides et mouvantes, auxquelles nous participons.

Dans sa volonté de rétablir les liens primaires entre l'indivitlu et les phénomènes naturels, avec leurs constellations de formes et de rythmes temporels, Davies propose, dans cette installation, des modalités d'immersion et d'interactivité qui vont a l'encontre des codes de comportement généralement associés à l'image numérique. Délaissant la conception anthropocentrique à travers laquelle l'homme occidental exerce traditionnellement sa volonté de puissance, Davies vise plutôt a réaliser les conditions qui traduisent une profonde corrélation entre une attitude corporelle quasi méditative et les mutations inhérentes à toute forme de vie. En ce sens, elle utilise les outils de l'animation infographique pour créer des espaces métaphoriques, dans lesquels l'individu en immersion consent à un rapport renouvelé au monde naturel: les mondes virtuels visités dans un état de sérénité et de réceptivité engendrent idéalement une libération progressive face aux mécanismes de contrôle qui entravent notre désir authentique «d'être au monde». Selon Davies elle-même, «le profond désir de réaffirmer notre interconnexion physique et spirituelle, de soigner l'état d'aliénatíon qui nous sépare de la Nature, voilà ce qui anime le travail.»

Dans le cadre de sa pratique artistique des dernières années, dont Osmose[5] représente l'achèvement, Char Davies développe le pouvoir d'expression d'une technologie révolutionnaire, celle de l'espace virtuel, qui modifie sans cesse, et de manière significative, les champs d'investigation du réel. Dans sa volonté d'outrepasser le réalisme de l'image analogique, inéluctablement ancrée dans la figuration du visible, et de repousser les limites des conventions esthétiques et perspectivistes de l'image numérique, Davies s'approprie les outils de création propres à la réalité virtuelle pour concevoir des espaces simulés non cartésiens, où la représentation s'affirme comme métaphore. Avec Osmose, l'expérience interactive d'immersion dans l'environnement virtuel imprègne l'imaginaire dans l'au-dela des apparences, aux confins du réel et de son illusion. Ces mondes de simulacre, qui maintiennent l'ambiguïté entre la figuration et l'abstraction et se dévoilent subrepticement dans le chatoiement des particules de lumière et la semi-transparence des matières, définissent un «espace enveloppant» a l'intérieur duquel l'individu en immersion peut réinventer les balises de son être.

Notes

1. La Poétique de l'espace, Presses Universitaires de France, Paris, 1974. p. 184.
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2. «Osmose comme métaphore: transcendance de la différence, par absorption mutuelle, dissolution des frontières entre intérieur et extérieur, entre soi et le monde, aspiration d'accéder à l'autre.» Cette citation, et celles qui suivent, sont tirées d'un texte inédit de Char Davies, intitulé Osmose.
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3. L'installation est conçue pour être à la fois une eexperience solitaire et une expérience de visionnement publique. Isolé du public, l'individu en immersion navigue seul dans l'espace virtuel du casque de visualisation et d'écoute. Par ailleurs, une projection stéréoscopique vidéo sur grand écran permet au public de suivre l'exploration à mesure qu'ellese déroule. Visible à travers une paroi translucide, la silhouette de l'«immersant» attire l'attention du public sur les mouvements par lesquels il ou elle interagit avec l'espace virtuel.
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4. Néologisme créé par l'artiste.
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5. Selon Davies, la réalisation d'Osmose présente des affinités avec sa pratique de la peinture en ce que les deux relèvent d'un processus d'interaction continuelle avec l'oeuvre en devenir. L'expérience fréquente d'immersion au sein d'Osmose permet à l'artiste de développer progressivement les différents aspects pratiques et conceptuels du projet avec son équipe. Laversion d'Osmose présentée au Musée est la première phase du projet, qui se poursuivra au cours des mois à venir.
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Osmose

Conception et réalisation Char Davies / Création graphique Georges Mauro / Développement des logiciels de réalite virtuelle: John Harrison Composition et programmation de la musique: Rick Bidlack / Design et programmation du son: Dorota Blaszczk / Design de la veste: Maryse Bienvenu / Produite par Softimage® / Producteur exécutif: Daniel Langlois / Logiciel: Softimage® / Ordinateurs: Silicon Graphics Inc. / Exposition commanditée par Softimage® et Silicon Graphics Inc. Remerciements particuliers à toutes les personnes de Softimage® qui ont contribué au projet.



Char Davies: Notes Biographiques

Née à Torontoen 1954, Charlotte Davies a étudié les beaux-arts au Bennington College, au Vermont, et à l'Universite de Victoria, en Colombie-Britannique, où elle obtient en 1978 un baccalauréat en arts visuels. Elle peint ensuite pendant dix ans, tout en travaillant comme cinéaste indépendante pour L'Office national du film du Canada, d'abord en Colombie-Britannique, puis, à partir de 1981, au Québec. En 1987 elle se joint à Softimage et contribue à faire de cette jeune entreprise un leader mondail dans le domaine du logiciel d'animation en troi dimensions. Elle siège au conseil d'adminitration pendant plus de six ans, jusqu'à la fusion avec Microsoft. Elle occupe depuis 1988 le poste de directrice du groupe de recherche visuelle.



Osmose: Les Origines

Les idées qui sous-tendent Osmose sont au coeur de la démarche artistique de Char Davies depuis près de quinze ans. Aprèsavoir embrassé la peinture à la fin des années soixante-dix, l'artistecommence au début des années quatre-vingts à explorer la correspondance symbolique entre la nature et le corps, et elle travaille à rendre le monde comme lumièrequi surgit au sein d'espace virtuel en trois dimensions généré par ordinateur. De 1990 à 1994, sous le titre The Interior Body, Davies produit à l'aide des logiciels de chez Softimage une série d'images fixes à caractère métaphorique, telles Le Feuille, La Racine, la Semence, la Floraison, Le Ruisseau, etc., themes qui ressurgiront dans Osmose. Les mondes virtuels de cette oeuvre pionnière sont nés des recherches de Davies sur l'immersion totale et sur les interactions kinesthésiques,, recherches motivées par un constant souci d'explorer et d'exploiter le pouvoir d'expression que recèle le médium numéeique.



Références de l'Artiste

Bachelard, Gaston, The Poetics of Space, Beacon Press, 1969.
Conley, Verona, editor, Re-Thinking Technologies, University of Minnesota, 1993.
Coyne, Richard, "Heidegger and Virtual Reality", Leonardo, Volume 27, No. 1, MIT Press, 1994.
Evernden, Neil, The Natural Alien: Humankind and Environment, University of Toronto, 1985.
Harrison, Robert Pogue, Forests: The Shadow of Civilization, University of Chicago, 1992.
Heidegger, Martin, The Question Concerning Technology, Harper, 1997.
Leder, Drew, The Absent Body, University Chicago, 1990.
Plumwood, Val, Feminism and the Mastery of Nature, Routledge, 1993.
Rowe, Stan, "Eco-Diversity, the key to Bio-Diversity" World Wildlife Fund Canada discussion paper, 1993.
Wilson, Edward O. and Kellert, Stephen, editors, TheBiophilla Hypothesis, Island Press, 1993.



Principales Expositions (Médium Numérique)

1995

1993

1992

1991

1990



Principales Expositions Individuelles (Peinture)

1987 Espaces Entrelacés, Galerie Powerhouse, Montréal, Québec
1984 Behind the Veil, Galerie Powerhouse, Montréal, Québec



Bibliographie Sélective

Walker, James Fauré. - «Art in the intelligent lunch box». - Modern Painters. - Vol.7, no. 1 (Spring 1994). - p.76-79
Robertson, Barbara. - «Computer artist Char Davies». - Computer Artists. - Vol.3, no.2 (Feb./March 1994). - p.16-20
Leopoldseder, Hannes. - Der Prix Ars Electronica: Internationales Kompendium der Computerkünste/International Compendiumof the Computer Arts. - Autriche. - Veritas-Verlag. - 1993. - p.18, 26-29
Pfitzer, Gary. - «Interior depths». - Computer Graphics World. - Vol. 16, no. 8 (August 1993). - p.62-63
Robertson, Barbara. - «Painting in 3D». - Computer Graphics World. - Vol.14, no. 10 (Oct. 1991). - p.38-45
Leopoldseder, Hannes. - Der Prix Ars Electronica: Internationales Kompendium der Computerkünste/International Compendiumof the Computer Arts. - Autriche. - Veritas-Verlag. - 1990. - p.18, 48-49



Prix

1993 Ars Electronica Distinction, - Graphisme numériqe, Landesmuseum, Linz, Autriche
1991 Pixel Image, Graphisme numériqe, Monte Carlo, Monaco
1990 Ars Electronica: Mention honorifique, Graphisme numérique, Landesmuseum, Linz, Autriche



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Last verified: December 13th 2013.